Pédagogies alternatives - Sud/Bsm

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 Jean Roger, 1935

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MessageSujet: Jean Roger, 1935   Ven 13 Nov - 8:41

« Nous tairons-nous davantage, amis de l’école nouvelle, devant la grande misère des élèves de nos écoles publiques, devant l’incroyable détresse des gosses de banlieues de nos cités ouvrières ?
C’est une question à laquelle chacun se doit scrupuleusement de réfléchir et sa conscience lui dira, j’en suis sûr : Non.
Les plus malheureuses et les plus innocentes victimes de la crise sociale actuelle sont les enfants. Je pourrais citer de nombreux exemples de l’immense détresse qui est la leur. Je me bornerai à reprendre ici quelques cas typiques parmi ceux que j’ai déjà tenu à citer au hasard de réunions corporatives.
Un enfant de 13 ans a volé ! Qu’a-t-il volé ? Un petit morceau de beurre ! Cet enfant je le connaissais bien, il est pauvre, pas méchant, honnête, courageux. Il n’avait pas voulu parler encore, mais à 11 h. 1/2, lorsque les autres ont quitté la classe, il est resté et il m’a dit : « Je voulais en goûter, je n’en avais jamais mangé. » Je sais bien que je puis le croire, je vérifie pourtant ; la petite enquête à laquelle je me livre, montre que c’est bien vrai et qu’il n’est pas le seul dans son cas : Il y a actuellement des pauvres petits qui, à 13 ans, n’ont jamais mangé de beurre. C’est atroce.
Qui de nous n’a parfois demandé aux enfants quel métier leur semblait le plus beau ? L’on obtenait, hier encore, des réponses pleines d’imprévus, les plus amusantes comme les plus sérieuses, les plus naïves comme les plus audacieuses. Mais voilà que depuis quelque temps, deux métiers tentent bien des gosses de 8 à 11 ans : celui de boucher, « parce qu’on est bien nourri, parce qu’on « vient » gros », et celui de boulanger, parce que – n’est-ce point navrant de lire de telles choses sous les plumes d’enfants – « il doit faire chaud auprès de son four ».
Je n’abuserai pas. Mais il faut que je dise ici que ce sont les beaux rêves, les plus merveilleuses espérances d’enfants de 10 ans. Lisez ceci :
« Si je gagnais les cinq millions, j’irais à Lille faire un bon dîner, on achèterait des habits neufs, on aurait une armoire…. »
Manger, c’est le premier cri. Mais comme est révélateur de la révolte intérieure enfantine le second cri lorsqu’on sait ce qui le motive : l’enfant est fils de chômeurs, la mère est une femme courageuse, admirable ; sa maison, ses enfants, tout est remarquablement propre. Des personnes charitables lui font parvenir de temps à autre des vêtements usagés, qu’elle nettoie, qu’elle démonte et dans lesquels elle confectionne les habits de sa petite famille. Et le cri de cet enfant, il faut le traduire ainsi : « Je veux être comme les autres, je veux avoir des habits à moi, des habits achetés pour moi seul, que je serai seul à avoir portés, je ne veux pas qu’on me fasse l’aumône, qu’on me dise : « Tu es bien dans « mon » pantalon, elle te va bien « ma » veste. »
Tenons-nous-en là. Ceux qui enseignent dans les écoles publiques, ceux surtout qui exercent dans les quartiers ouvriers ou dans les banlieues immédiates des grandes cités industrielles, savent bien que devant leurs yeux, six heures par jour, ils voient des gosses sous-alimentés, rendus nerveux à l’excès par l’abus de café promu au rang de repas habituel du soir, des malheureux sur qui des parents, malheureux eux aussi, passent trop souvent « leurs nerfs », des jeunes de demain qui sentiront en eux l’angoisse d’être non pas des soutiens de famille, mais, affreusement inutiles, des poids morts pour lesquels il n’y aura aucun travail, aucune vie réelle, rien, rien qu’une profonde désespérance.
Je ne noircis pas un tableau malheureusement trop courant et qui devient plus sombre de jour en jour.
Mais alors, comment ne pas voir que disparaissent, très rapidement, les possibilités de progrès pédagogiques dans nos écoles publiques, qu’au surplus les décrets-lois d’économie surchargent de plus en plus. Je précise bien : dans nos écoles publiques. Car je ne doute pas un instant que chez Bertier aux Roches, que chez Decroly à Uccle, que dans les écoles nouvelles privées du groupe Cousinet-Gueritte, les éducateurs pourront encore ne se soucier que de pédagogie pure et réussir les expériences les plus intéressantes, le recrutement ne se faisant dans ces établissements payants que dans des milieux où l’aisance est certaine.
Dans l’enseignement primaire public, il faut maintenant bien plus encore qu’autrefois, qu’avant toute chose l’école soit toute tendresse, toute affection, j’irai même jusqu’à dire toute faiblesse pour le pauvre petit qui, sans cela, n’aura plus, le plus souvent, un seul refuge heureux, une seule oasis de douceur. Il faut que nous ayons la conviction inébranlable que ces enfants physiologiquement déficients parce que sous-alimentés, ne sont pas responsables des fautes qu’ils commettent, que leurs possibilités vont s’amoindrissant et que, pourtant, les progrès de l’école publique, au surplus sabotée par l’administration elle-même, sont bien compromis.
Aussi, est-ce notre devoir, - j’insiste, car je voudrais convaincre ceux qui ont du cœur mais demeurent insouciants – d’être plus tendres, plus faibles pour les innocentes victimes de la crise, mais c’est, pour la même raison, notre devoir durs, d’être de plus en plus durs contre le régime social qui permet un tel martyre : le devoir d’aimer a ici pour conséquence inévitable le devoir de haïr ; aimer l’enfance malheureuse c’est haïr le régime capitaliste décadent qui permet une telle iniquité.
Et ainsi la conclusion s’impose d’elle-même. Les amis de l’enfance doivent lutter pour elle, les véritables amis de l’école nouvelle n’ont plus le droit de s’enfermer dans une tour d’ivoire, de s’y croiser les bras et de jouir de leur petite tranquillité bourgeoise bien à l’abri des coups de la gigantesque bataille sociale qui secoue actuellement le monde entier. Ils sont donc, dans cette lutte, les représentants, les délégués de l’enfance meurtrie. La solution des problèmes pédagogiques qu’ils se posent est pour une bien faible proportion maintenant à chercher à l’intérieur de nos écoles, elle est surtout dans la lutte qu’il faut mener pour que de telles iniquités sociales disparaissent et pour qu’au milieu d’une abondance si grande que le profitariat éprouve le besoin de la détruire, on ne voie plus une détresse aussi effroyablement totale et aussi parfaitement imméritée.
Porte-parole de l’enfant, l’instituteur doit être dans la lutte, c’est un fait acquis ; il y perdra – qu’il n’ait aucune illusion là-dessus – la considération de ceux des chefs qui ne veulent pas d’histoires ou qui ont la volonté d’arriver ; il y perdra avancement et récompenses dont l’obtention n’exige qu silence et reptation, fréquentation des forts et dédain à peine voilé des faibles, mais il gagnera la satisfaction de sentir qu’il fait son devoir et qu’il défend une cause sacrée : celle des petits ; il y gagnera ce regard d’affection qui, venant du faible, est le plus doux ; il sentira enfin, avec une netteté accrue, qu’il remplit alors complètement son rôle de pionnier de l’éducation nouvelle, lequel ne peut plus se satisfaire des seuls efforts faits en classe.
Ainsi, notre attitude, par la force des choses, en arrive donc, en définitive, à coïncider avec celle de Freinet et du mouvement « Éducateur Prolétarien » ; c’est pour nous une réelle joie et nous avons la conviction d’être avec notre héroïque camarade, dans la voie la meilleure, étant donné les circonstances actuelles, pour travailler à la réalisation de l’éducation nouvelle.»

Jean ROGER, L’Ecole Nouvelle, Lille
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Jean Roger, 1935
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